La boîte à élucubrations #1

Toulouse, métro ligne B direction Ramonville, 15h45.

L’horaire désignée pour se plonger dans un large bouquin sans avoir à se résigner à tortiller son anatomie dans tous les sens à chaque montée de foule, faute d’espace vital. Je dirais presque que je suis vernie, tiens. Pas de gosse braillard sur retour de l’école, accompagné de géniteurs éreintés ayant depuis longtemps arrêté de cultiver l’espoir insensé d’une quelconque main mise sur le comportement insupportable de leur marmot. Pas de cadre supérieur en costard trop serré laissant audacieusement entrevoir des poils de torse frisés à travers une chemise blanche collée par la transpiration. Pas non plus d’ado prépubère en jogging trop court et TN bleues qui estime, peut-être très naïvement, que la musique est faite pour être partagée à n’importe quel moment, même dans le métro, même quand c’est du Jul, même quand c’est de la merde. Juste peut-être un pauvre gars en perdition, éméché un peu trop tôt (ou trop tard, c’est selon), là-bas en fond de rame, qui fixe sa huit-six en canette d’un regard intensément vide comme s’il allait se noyer dedans. Quelques autres personnes aux visages inconnus sont pressées sur les places assises juste dans mon dos.

Et puis toi. Adossé contre le strapontin face au mien, la trentaine bien tassée je dirais, plutôt banal, assez grand, le cheveu brun terne commençant à se raréfier sur le haut de ton front, de petites ridules encadrant largement le coin extérieur de tes yeux tombants… tu fais partie de cette catégorie de types lambdas, blasés par une jeunesse de débauche regrettée terminée il y a peu, un nouveau mélancolique, V.I.P. du trio métro-boulot-dodo, attendant désespérément une secousse vitale qui ne viendra peut être plus.

Si j’ai levé les yeux de ce récit absorbant que je n’aurais quitté pour rien au monde, c’est parce que je sens que tu me fixes depuis un certain temps. Ç’aurait pu être gênant si tu n’avais pas finalement plaqué ce sourire innocent sur ton visage, attestant d’une inexorable candeur que je n’aurais remise en question pour rien au monde. J’y crois. Je te rend donc brièvement ton sourire par politesse et me replonge, rêveuse et confiante, dans mes histoires de cathédrales du moyen âge et de système féodal.

Erreur.

Erreur, puisque tu lances un « Bien roulée, dis donc ! » presque inaudible, mais suffisamment fort pour que je puisse l’entendre, avec sourire à l’appui, non plus candide cette fois, mais bel et bien lubrique. Je lève un sourcil sceptique et méprisant sans détacher mes yeux de cette ligne que je viens de relire trois fois sans rien en comprendre, et me surprend à me demander si tu penses réellement qu’une phrase d’accroche pareille fonctionnera un jour sur quelqu’un. Comme si j’allais rougir et bafouiller un « merci » gêné en tortillant une mèche de cheveux pour finalement te laisser mon numéro à la sortie. Je feins donc de n’avoir rien entendu, m’exaspérant d’avoir participé à ton aplomb avec mon sourire de politesse. Mais soit, inutile de donner suite à ce genre de remarque vaseuse.

Le métro s’arrête, c’est une trêve. Pause pub. Quelques personnes descendent de la rame, d’autres y montent avec empressement, dont un ado boutonneux jogging-TN-Jul qui s’adosse contre la porte.

Putain, c’est bien ma veine, tiens.

Je reprends mon récit là où je l’avais laissé dans l’expectative d’enfin réussir à capter le sens de cette phrase à laquelle je suis déjà revenue cinq fois, mais c’était sans compter sur ta détermination à ruiner mon petit moment de plaisir puisque tu balances un fier « Eh, je viens de te dire que t’étais bonne, tu devrais être contente, non ? », l’air détaché, haussant un peu plus le ton. Le mec en veut. Je lâche un timide mais néanmoins outré « Excusez moi, on se connait ? ». Tu n’as pas l’air de comprendre, je te sens même un peu étonné, un peu déstabilisé, c’est le moment de te clouer le bec, bercée par l’espoir vain que tu me laisseras peut être tranquille. Je continue donc sur ma lancée avec un tremblant « Je ne crois pas. On va donc en revenir à la base de la politesse : le vouvoiement », essayant tant bien que mal de contenir mon manque palpable de patience et d’ordonner mes idées pour ne pas céder à l’énervement.

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase que tu te lèves et t’approches. Près. Trop près à mon gout. Je peux maintenant apercevoir à hauteur de ma tête, à une cinquantaine de centimètres, ta braguette sans renflement par dessus laquelle pendouille un t-shirt froissé informe. Ça y est, j’ai peur. Tu as réussi, tu as fait un pas dans mon espace vital, tu t’y es invité sans y être contraint par quoi que ce soit d’autre que ta volonté, tu deviens un parasite. Je m’empresse de me lever pour mettre un terme à cette proximité visage / sexe non souhaitée et qui me débecte, pour maintenant faire face à tes épaules. Le fait de me lever a l’air de m’avoir redonné du courage puisque la peur a manifestement laissé place à la colère. Je t’en veux, je bouillonne, très indécise quant la marche à suivre.

Tu te charges de me guider quand tu lances à la cantonade quelque chose qui ressemble à « Bah qu’est-ce qu’elle a la mijaurée, elle croyait que j’allais rien lui dire avec son petit cul ? ». L’utilisation de la troisième personne à mon égard me fait un instant penser à l’épicier du coin qui me demande si « c’est tout ce qu’elle veut, la p’tite demoiselle » et qui m’énerve au plus haut point. Je deviens instantanément très triste à l’idée de perdre peu à peu foi en un possible soutien de mes voisins de rame, manifestement prêts à plonger une main grasse dans un paquet de pop-corn, attendant avec gourmandise et excitation un fait-divers croustillant qu’ils pourront raconter à leur famille une fois arrivés à la maison, en prenant un ton de pitié pour ce qui me sera peut être arrivé. « La pauvre… »

C’est un contact qui vient me sortir de mes pensées. Il n’est pas de toi, je lâche un bruyant soupir de soulagement. L’ado jogging-TN-Jul vient de coller son épaule contre la mienne et te fait face. Je ne suis pas seule. Je te répond alors avec presque trop d’assurance que je ne te permets pas de me parler comme ça, que ce n’est pas ainsi que l’on s’adresse à quelqu’un que l’on ne connait pas, que l’on s’adresse à une femme, mais peut-être que tu ne le sais pas, peut-être que pour toi la femme est une espèce inconnue, peut-être même que tu es encore puceau.

Ah, tiens, j’ai touché un point sensible. Tu trésailles. Tu fulmines. Tu me traites de pute. Tu t’énerves encore plus de ne pas pouvoir pas me toucher, parce que mon pote l’ado a clairement l’air d’avoir envie de coller son point dans ta gueule cramoisie. Je reste droite, tremblante, attendant que l’orage passe, toujours épaule contre épaule. Toute la rame te regarde, chuchote, ne bouge pas. Jusqu’à ce qu’un soixantenaire bedonnant t’attrape et te cloue à ton strapontin en te disant de la fermer sans quoi il te fout hors de la rame.

Les portes s’ouvrent, je le remercie en bafouillant que dans tous les cas je descends à cet arrêt. Je lance un dernier coup d’œil plein de reconnaissance à mon Super Ado, tente maladroitement de ranger dans mon sac mon bouquin que je n’avais pas lâché et auquel je m’étais cramponnée comme à une bouée de sauvetage, puis tourne les talons. Bon. Ce n’était pas vrai, je ne descendais pas à cette arrêt. Tant pis, devant moi quelques vingt minutes de marche qui me permettront peut être de rassembler mes esprits. Encore un peu tremblante, je me surprend à sourire.

Il y a certes des gens cons, un peu partout. Il y en aura toujours. Mais il y a aussi beaucoup de gens biens.

Super Ado et Super Papi, si par le plus grand des hasards vous passez par là, merci.

Rubriquabraquement vôtre,
Alba
Publicités

One thought on “La boîte à élucubrations #1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s